 |

LA PARUTION DE BANANAS EST SUSPENDUE
Nous pensions (et pensons toujours) qu’une œuvre, au sens large, n’est pas un produit périssable comme une barquette de fraises, et qu’un livre n’a pas perdu son intérêt quinze jours après sa sortie. C’est la raison pour laquelle la revue BANANAS s’est permis d’axer une partie de sa ligne éditoriale sur de longs entretiens avec des auteurs qui n’étaient pas sous le feu de l’actualité immédiate : José-Louis Bocquet, Xavier Mussat, Jean-Claude Forest. Nous pouvons même ajouter à la liste Louis Joos, invité du supplément Comix, et Frédéric Poincelet que nous avions décidé de rencontrer avant même de savoir qu’il s’apprêtait à sortir un livre.
Sans nous attendre à un raz-de-marée médiatique, nous nous attendions néanmoins à un minimum de soutien de la part de quelques journalistes. Tout en ayant conscience de la masse de productions nouvelles qui déferlent, la rareté du nombre de revues critiques nous semblait mériter sinon un traitement de faveur, du moins que l’on en signalât l’existence. Mais ni les entretiens avec les créateurs susnommés, ni les planches inédites de Neaud et Mussat, ni les récits du maestro Bottaro, ni les pages étonnantes de Munoz n’ont trouvé grâce à leurs yeux.
L’accueil des libraires ne fut pas meilleur, et peut-être d’abord parce que c’est un métier qui a quasiment disparu : nous entendons par libraire, le professionnel qui lit ce qu’il vend et qui sait conseiller avec discernement les lecteurs qui entrent dans sa boutique, à ne pas confondre avec le manutentionnaire qui passe son temps à faire et défaire des cartons de livres et se préoccupe surtout des best-sellers qu’il peut disposer en pile. Or, une revue comme BANANAS, pour survivre, ne peut pas compter que sur ses propres forces et a besoin de médiateurs. Ceux-ci faisant défaut, nous ne pouvons qu’en tirer les conséquences.
La gravité de la situation nous semble largement dépasser le cas de BANANAS. D’autant que nous n’avons jamais chercher à construire une revue autosuffisante et idéale mais à participer à un travail critique plus général, même si le supplément Comix avait par ailleurs d’autres ambitions. Nous avons donc sciemment visé la complémentarité avec 9e Art, Comix Club et L’Eprouvette. De même, nous n’avons pas voulu faire doublon avec le travail d’ordre historique de Hop ! et du Collectionneur de BD, ni avec le travail d’information de supports comme DBD ou La Lettre.
Si le sort de BANANAS nous inquiète bien évidemment, nous sommes au moins autant préoccupé par les logiques folles qui sont à l’œuvre aujourd’hui et qui font que l’information comme les livres sont réduits à n’être plus que des marchandises. Le choix de l’information qu’elle soit culturelle ou politique n’est plus fonction que de son caractère événementiel et commercial.
Quant au productivisme destructeur à l’œuvre aujourd’hui dans la bande dessinée, il s’inscrit dans une logique commerciale sans pitié avec pour objectif le gain de parts de marchés et la mort des concurrents. Tandis que de nombreux éditeurs ne font que suivre le mouvement, d’autres cherchent activement à grignoter du linéaire au détriment d’éditeurs de taille moyenne et du mastodonte Media participation (Dargaud Lombard Dupuis). Si Soleil veut produire plus de bons livres de genre (collection Cadran Solaire) et Delcourt continuer d’allonger sa collection de chefs-d’oeuvre (Cages, Black Hole, Jimmy Corrigan), tant mieux, le problème c’est que le reste de leurs productions agit dans les librairies et les supermarchés comme un tsunami qui emporte tout sur son passage, à commencer par les productions alternatives les plus fragiles.
Nous sommes réellement entrés dans une logique de guerre, jusqu’ici inconnue dans l’édition de bande dessinée, et BANANAS, qui est vendue en librairie, peut sans douter compter parmi les premières victimes collatérales.
Toutefois, une revue à parution semestrielle n’est pas dans la même situation qu’une maison d’édition alternative qui doit trouver des financements pour dix ou vingt livres variés et exigeants par an. Même si sa qualité d’impression et le luxe de son papier aboutissent à un coût de revient prohibitif, BANANAS trouvera toujours des ressources pour rebondir. BANANAS ne meurt donc pas mais suspent sa parution pour une durée indéterminée.
Dans l’attente d’une reparution, le travail critique continuera de manière très atténuée sur le site.
Un immense merci à tous ceux qui nous ont apporté une aide précieuse dans la rédaction, la fabrication, la diffusion, la communication et le financement de la revue. Et à bientôt.
Evariste BLANCHET et Pierre-Marie JAMET (mai 2007)
|
 |